Un jour, sans ferme…. Thérèse bergère sans terre

Fallait-il à Thérèse Kohler un brin de folie, de la ténacité à revendre, ainsi qu’une bonne dose d’optimisme et d’énergie pour s’installer en forêt de la Double, avec un troupeau de moutons pour y faire du pastoralisme ? Arrivée un peu par hasard, pourquoi a t-elle eu envie de rester dans cette terre réputée inhospitalière dont Eugène Leroy(1) disait : «Une indicible mélancolie se dégageait de cette région désolée…». Et si les apparences étaient parfois trompeuses ?

Arrivée là il y a 3 ans, avec ses 4 enfants, elle s’installe près de Servanches, pour travailler en tant que saisonnière dans les pommiers. Mais Thérèse a une longue expérience de bergère, et en garde l’amour du métier chevillé au corps, alors en ramassant les pommes, elle pense à cette herbe sous les pommiers qui pourrait être pâturée…

Je vais à la rencontre de Thérèse pour Paysan Demain, et nous nous retrouvons justement dans les vergers où elle avait été embauchée à son arrivée et où son troupeau pâture paisiblement.

Thérèse : Nous sommes ici dans le verger du petit Laurent, commune de Eygurande-et-Gardedeuilh, c’est un lieu important dans mon parcours… personnel et herbager ! J’y fais un passage avec les brebis d’un mois à l’automne, le verger est entretenu mécaniquement le reste de l’année, sans désherbant.

Véronique : Elles sont parquées  aujourd’hui, c’est toujours comme çà ?

Thérèse : J’alterne garde et parcs mobiles ; j’ai 8 longueurs de 50m de filets, électrifiés par un poste mobile solaire, que je déplace une fois par jour, mais par exemple sous ces petits pommiers que tu vois là, je garde, car les brebis abîmeraient les jeunes arbres.

Véronique : Comment procèdes-tu pour l’organisation du pâturage ?

Thérèse : En fait j’ai un circuit à l’année. Je fais tout à pied avec le troupeau, je m’organise en fonction des déplacements, bien sûr, des aléas et contraintes des gens qui m’acceuillent, propriétaires, fermiers mais aussi ceux qui occuppent le territoire comme les chasseurs.

J’essaye de me mettre à la portée des gens, ils ont leurs contraintes, leurs préoccupations, elles sont différentes des miennes je dois les comprendre. Mon métier, c’est principalement de la com’ !

Véronique : Tu dois gêner les chasseurs parfois ?

Thérèse : Non je ne crois pas, on s’arrange, j’essaie toujours de ne pas gêner… La chasse c’est un des derniers rassemblement social à la campagne, je les respecte, j’ai pris ma carte, mais j’y vais pas souvent !
Ce métier tu peux pas le faire si tu t’entends pas avec les gens, ils savent que je ne m’impose pas, je ne force jamais… j’ai pas envie d’être isolée, j’ai envie de montrer à mes enfants des choses constructives, ce n’est jamais acquis d’être accepté dans un pays !

Les agriculteurs, sceptiques au début, finissent par venir la voir, certains sont contents que les prés soient pâturés, c’est intéressant pour eux au niveau de la vie du sol, de la fertilité.

Thérèse : C’est à travers eux, grâce à nos échanges, que j’ai compris leurs difficultés, cette terre est ingrate ! Ce sont des générations qui se sont succédées pour l’améliorer, la valoriser ! Je les admire beaucoup.
Nous faisons des échanges, je fais aussi des petits chantiers de tonte, je sais que je peux compter sur eux !

Un élevage public !

Véronique : Comment ressens-tu le regard que l’on porte sur toi ?

Thérèse : Je crois que je suis respectée dans mon domaine, même si moi je pense que je suis meilleure bergère qu’éleveuse ! Mais ça va, il faut dire qu’avec ce système, tout en pâturage, des bêtes rustiques, il y a peu de problèmes sanitaires ; même si j’ai pas forcément les races les plus adaptées, j’ai choisit la Rouge du Roussillon parcequ’il fallait la sauver, par contre la «xaxiardia» une brebis basque qui a une laine longue est mieux adaptée à la pluie qui ruisselle bien dessus.
Véronique : N’as-tu jamais été critiquée du fait que tes brebis sont toujours dehors ?

Thérèse : Si, au début… mais au fil du temps, les gens ont pu constater que les bêtes allaient bien. C’est ça qui les rassure, car le troupeau ne peut pas mentir, c’est mon meilleur porte parole. Mon élevage est un élevage public !

Véronique : Et tes projets ? Agrandir le troupeau ?

Thérèse : Je pense rester à 200 brebis, je valorise pas trop mal les agneaux en vente directe et  je touche la prime ovine ; mes projets ? acheter un couloir mobile de contention afin d’améliorer les soins, et traire mes trois chèvres pour la famille, et je cherche des idées pour transformer la laine…
Berger, c’est quelque chose qui fait rêver les gens, mais personne
veut le faire !

Véronique : Tu m’as beaucoup parlé de tes relations avec les gens d’ici, et avec les municipalités, les collectivités ou les élus, ça se passe comment, ils comprennent ton utilité sur ce territoire?

Thérèse : Oui plus ou moins, j’ai commencé avec le Conseil Général sur la ferme du Parcot, il y a un contrat qui est respecté, l’idée et l’image plaisent, ça se passe bien, mais au quotidien il n’y a pas de symbiose comme avec les paysans et la population ; quant aux administrations, elles sont dépourvues devant ce genre d’activités ! À commencer par la M.S.A ! Je suis donc restée cotisante solidaire. Mon projet marche, il est bien adapté sur le territoire mais il ne rentre pas dans le cadre ! Il faudrait inverser les choses, c’est à l’administration à s’adapter aux activités et aux idées innovantes et non l’inverse !

Mon activité est complémentaire de l’agriculture, sans elle mon travail ne marche pas, je suis désolée de constater la diminution du nombre d’agriculteurs. Qui va reprendre derrière ceux qui vont bientôt partir en retraite ? Cette terre est difficile, les bois ou les friches regagneront vite.

Moi je suis heureuse de partager ma vie avec ces gens là, ils m’ont accueillie, ils m’ont donné une chance, car ils n’oublient sans doute pas qu’ils ont en leur temps été méprisés, la vie n’est pas si facile sur ce plateau de la Double…

Thérèse constate avec amertume la déprise agricole, nous  nous demandons qui maintiendra dans ce petit pays austère une agriculture paysanne, indispensable à un territoire vivant… et Thérèse de rajouter : «sans eux, je ne serais pas là….»

Propos recueillis par Véronique Cluzaud

Février 2009, Thérèse Kohler s’installe avec 100 brebis. En 6 mois, elle augmente son troupeau et passe à 200 brebis.
Les brebis pâturent des prés de fauche en hiver, des friches et des sous bois.
Elle essaie de leur trouver une nourriture variée ; herbes différentes, broussailles et feuilles, châtaignes et glands.

Le troupeau pâture sur les communes de :
-La Jemaye (le grand étang),     -Echourgnac (le Parcot),
-Servanches,                 -Eygurande et Gardedeuilh.
-St Michel l’Ecluse et Léparon,

(1)-Eugène Leroy dans l’ennemi de la mort
“Tout alentour l’immense plateau de La Double s’étendait avec ses molles ondulations pareilles à des vagues et ses petits côteaux arrondis moutonnant au loin. Entre ces reliefs de l’écorce terrienne se creusaient des combes sinueuses aux déclivités douces, avec un fossé raviné au fond, et des vallons parfois resserrés, irréguliers, sortes de grands sillons collecteurs des eaux pluviales qui croupissaient aux endroits plus larges, parmi les joncs et les aches de paluds, ou bien allaient gonfler les étangs dont le trop-plein se déversait par des ruisseaux à la Dronne et à l’Isle.(…)”

L’Ennemi de la Mort (Oeuvres complètes d’Eugène Le Roy)
Editions du Périgord Noir.

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